SÉBASTIEN TELLIER – "L’AMOUR ET LA VIOLENCE" / AMBIVALENCES ET PUDEURS AVEC UN PASSÉ AVEC LEQUEL IL FAUT FAIRE AVEC

De façon générale les créations ayant une touche home-made nous renvoient à l'intime,  qu'elles soient tournées en mini-DV, en Super 8 ou en Pixelvision par exemple.

 

SÉBASTIEN TELLIER – "L'AMOUR ET LA VIOLENCE"

(Roman Coppola / The Directors' Bureau, octobre 2008) / Télécharger la vidéo en MOV

Nous avons dans la vidéo de L'Amour et la violence des images jaunies, renvoyant aux films tournés avec des caméras Super 8, support privilégié des films de famille (et donc à vocation plutôt personnelle) dans les années 1970 et 1980.

 

C'est par la porte de l'intime que nous entrons en Sébastien Tellier dans cette vidéo, cette chanson étant dédié à son psy (psychiatre, psychologue ou psychanalyste, l'artiste n'a apparemment jamais précisé la spécialité du médecin le suivant actuellement). Au fil des minutes, il propose au spectateur un début de sa propre introspection, dévoilant quelques-unes de ses peurs ("Dis moi ce que tu penses, de ma vie, de mon adolescence. Dis-moi ce que tu penses, j'aime aussi l'amour et la violence.", à quatre reprises), mais sachant cependant rester aussi pudique qu'évasif, bien qu'une certaine tension émotionnelle apparaisse sur son visage. Il se présente également à deux reprises par le biais d'un miroir, ou encore fait explicitement référence par deux fois également aux dessins du test de Rorschach, lorsqu'un effet de montage dédouble sa tête par symétrie… Quand Roman Coppola filme le visage de l'interprète en plan serré et zoome sur celui-ci pendant qu'il chante, il tente naturellement de nous faire approcher son âme le plus sensiblement que cela lui est possible, en totale cohérence avec l'ensemble de la vidéo.

À la fin du clip nous sortons du cadre intimiste de l'appartement à reculons -avec des zooms arrières- pour aller vers le monde extérieur. Cela se fait non sans s'arrêter quelques instants (dans les deux cas pendant douze secondes) dans l'escalier et l'arrière-cour du bâtiment, ceux-ci faisant office de sas de décompression. Alors que Tellier soulevait légèrement le voile de ses obsessions et nous autorisait à entrevoir ses fragilités, nous retournons alors vers le monde des apparences, des façades, renforçant la sensation que les névroses du chanteur sont encore partiellement en lui bien qu'il tente de nous les faire partager et donc de les exorciser. Si la partie en intérieur du clip comporte peu de mouvements de caméra brusques hormis les zooms, le dernier tiers de la vidéo est tout en mouvement, osant un travelling à bord d'un véhicule, sur un axe ni frontal ni latéral, n'osant pas regarder droit devant ni se retourner vers l'arrière.

 

Cette vidéo nous renvoie de façon dichotomique au passé et au présent. Du point de vue visuel, outre la force esthétique d'une image tournée avec du matériel temporellement marqué, plusieurs éléments du décor accentuent cet effet rétro qu'il s'agisse des instruments électroniques de musique, du poste de télévision, ou de cette création artistique indéfinissable confectionnée à partir de plumes de paon (matière de moins en moins employée depuis quelques décennies). Cette création audiovisuelle avec ses images, ses paroles et sa musique nous ramène immanquablement aux souvenirs passés, à une histoire et des moments de la vie avec lesquels nous devons "faire avec", et l'effet de nostalgie ne peut se produire qu'une fois ces événements révolus. C'est ainsi qu'il ne fait aucun doute que les scènes présentées dans cette vidéo se déroulent dans un présent bien actuel, validé par la présence d'un paquet de cigarettes portant la mention "Fumer tue" (obligatoire en France depuis 2003), d'un CD-R (généralisé à la fin des années 1990) ou encore celle d'un ordinateur récent sur lequel tourne un logiciel de musique.

Cette superposition entre passé et présent est également là par la musique avec un chant et des sonorités pouvant aussi bien s'inspirer de Christophe, de Jean-Michel Jarre que de Giorgio Moroder, c'est à dire ce qui était assimilé pour ces deux derniers à la musique du futur entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1980. L'harmonie constituée par les mélodies des instruments employés est également ambivalente puisque Tellier que nous voyons à l'image comme unique protagoniste et musicien de cette histoire joue d'un seul clavier, alors que parvient progressivement à nos oreilles une nappe de synthétiseur extradiégétique, laquelle deviendra de plus en plus importante, jusqu'à supplanter la mélodie que nous voyons l'artiste interpréter. S'il est hasardeux de comparer cette nappe aux effets des soins verbaux et médicamenteux apportés par le psy du chanteur, les tâches colorées et les teintes brûlées laissées sur ce montage représentent immanquablement celles des zones sombres qui restent à son esprit, comme si l'illusion d'un éternel éclat de l'âme immaculé était à jamais perdu.

Les images débutant la première seconde de la vidéo sont jaunes/orangées, telles les teintes des vieilles bobines de film, et apparaissent à quatre reprises, alors qu'à l'opposé les toutes dernières images sont totalement noires, et ce pendant plusieurs secondes. Si les couleurs du départ servent d'amorce à la confession de souffrances intérieures, on ne peut qu'hésiter à être optimiste pendant et après les dernières secondes faisant la clôture du clip, les images d'extérieur et le blackout ayant un sens mi-fuite mi-raison.

 

Même si Roman Coppola est un réalisateur de clip reconnu, c'est surtout l'apparence que souhaite donner Tellier qui est ici importante dans la mesure où elle est cohérente et continue avec un certain nombre des précédentes vidéos du français : qu'elle soit bercée par des violons (La Ritournelle) ou qu'elle verse dans le kitsh (malgré de multiples références à Lynch pour Roche), l'image que propose le chanteur de lui-même est celle d'un romantique torturé, se dévoilant d'autant plus ici qu'il met temporairement de côté ses lunettes. Cela est le cas lorsque nous le voyons au clavier ou lorsqu'il est présent sur des images fixes préexistantes, sur la pochette du vinyle de son premier album (L'Incroyable vérité, Record Makers, 2001) ou sur cette photo de vacances en compagnie d'une femme.

 

SÉBASTIEN TELLIER – "LA RITOURNELLE"

(Ace Norton / Commondeer, septembre 2005)

 

SÉBASTIEN TELLIER – "ROCHE"

(Fleur & Manu, mars 2009)

Tout semble banal et quotidien dans la vidéo de L'Amour et la violence, tout renvoie à la normalité : à son début nous pouvons remarquer que le chanteur a les ongles sales, est mal peigné, a quelques poils blancs dans la barbe, et à sa fin que le paquet de feuilles à rouler est déchiré, que des photos souvenir sont accrochées au mur… même le fait qu'il joue de la musique est anodin, puisque divers instruments sont disséminés à travers l'appartement, et il normal pour quelqu'un possédant des instruments que de faire de la musique. Tout est fait pour nous monter un artiste en toute simplicité, loin de l'image sophistiquée pourtant parfois développée en parallèle (par exemple durant sa participation à l'Eurovision ou dans son clip Kilometer). Ici nous le voyons quotidien dans ses activités et banal dans son malaise intérieur, tel un monde enfermé dans un homme, tentant de vivre au mieux avec, et en faisant partager son expérience.

 

SÉBASTIEN TELLIER – "DIVINE"

(finale du Concours l'Eurovision de la chanson, 24 mai 2008)

 

SÉBASTIEN TELLIER – "KILOMETER"

(Jonas & François, Soixan7e Quin5e, mars 2009)