Lacoste – "Red" / Tentative de rafraîchissement et de recyclage d’effets visuels

Nota : cet article a été rédigé et pour la première fois été mis en ligne sur videos.electroni-k.org, le blog vidéo du festival Cultures Electroni[k].

 

Mi-avril a été lancé sur internet une campagne publicitaire illustrant la nouvelle collection Red de Lacoste, sur une musique de Yuksek et des images de Kris Moyes. Elle est diffusée uniquement sur internet, ciblant au mieux son public, les 15-25 ans. Pour obtenir ce rendu visuel particulier, quatre effets visuels ont été combinés : le bullet time, le morphing, le slow motion et le jog/shuttle.

 

LACOSTE – "RED" (Kris Moyes, 04/09)

 

 

Tout d'abord le morphing… Cet effet consiste à réaliser une ou plusieurs images intermédiaires entre deux autres images (fixes ou animées) n'ayant pas nécessairement beaucoup de ressemblances. Il a clairement été popularisé en 1991 dans le clip Black or White réalisé par John Landis (11/91) pour Michael Jackson (soit huit ans après leur précédente collaboration qu'était Thriller), durant la dernière minute de la vidéo. Il existe cependant dans l'histoire du clip un précédent beaucoup moins célèbre mais à certains égards tout aussi expérimental, celui de la vidéo de la chanson Cry jouée et mise en image par Godley & Creme, duo d'artistes formant précédemment 10cc et ayant réalisé des clips majeurs tels Fade to Grey pour Visage (première version, 12/80), Rock it pour Herbie Hancock (07/83) ou encore A View to a Kill pour Duran Duran (05/87).

 

GODLEY & CREME – "CRY" (Godley & Creme, 03/85)


 

Même s'il y a eut nombre de clips et de manière générale de vidéos entre Cry, Black or White et cette campagne de Lacoste, nous pouvons voir trois distinctions de taille. Dans la vidéo de 1985, les transitions entre chaque portrait se font par superposition de toute ou partie de ces deux images : la première disparaît quand la deuxième est entièrement apparue. Malgré l'aspect aujourd'hui basique et rudimentaire de ces fondus-enchainés, ils étaient néanmoins notables à l'époque.                         

Dans la vidéo réalisée par John Landis, il est clairement fait appel à l'ordinateur pour passer d'un personnage à l'autre. Ici aucune image intermédiaire ne comporte la totalité des deux images reliées contrairement à la vidéo de Kevin Godley et Lol Creme. Avec l'aide du numérique, chaque élément du visage de deux personnages reliés entre eux (le front, le nez, le menton, …) et les images de transitions sont alors plus des transformations que le mélange des deux sources visuelles.                         

La publicité présentée plus haut propose quant à elle une application différente du morphing, bien qu'elle utilise globalement la même technique que celle employée pour Black or White. En effet, le morphing ne s'applique plus ici comme transition entre deux personnes d'apparences différentes, mais entre deux images différentes d'une même personne. Ainsi le seul changement mis en avant est celui de vêtements, ce qui est logique lorsque l'on réalise une publicité pour en vendre. Cette idée est néanmoins loin d'être neuve dans la mesure où elle a déjà été employée par Michel Gondry pour la campagne Holiday réalisée pour GAP durant l'hiver 1999.

 

GAP – "HOLIDAY : TREES" (Michel Gondry, 99, musique : LeRoy Anderson – "Sleigh Ride" + Vanilla Ice – "Ice Ice Baby") / Télécharger la vidéo en MOV

 

GAP – "HOLIDAY : MOUNTAINS" (Michel Gondry, 99, musique : LeRoy Anderson – "Sleigh Ride" + Vanilla Ice – "Ice Ice Baby") / Télécharger la vidéo en MOV

 

GAP – "HOLIDAY : KIDS" (Michel Gondry, 99, musique : LeRoy Anderson – "Sleigh Ride" + New Edition – "Cool it Now") / Télécharger la vidéo en MOV

 

Ensuite, le bullet time. Cet effet consiste en la modification soudaine, inattendue et combinée des repères spatiaux et temporels du spectateur, au moyen d'une dilatation du temps (les images sont filmées à une cadence supérieure à celle à laquelle elles seront diffusées) et d'un changement de l'emplacement du dispositif de captation visuelle (caméra ou appareil photo). Pour faciliter la réalisation de cet effet spectaculaire, plusieurs appareils photo sont généralement disposés sur une barre ou un arc de cercle et synchronisés afin que ceux-ci s'enclenche avec ou sans un léger décalage. L'effet obtenu est ainsi comparable aux images que filmerait une caméra capable de suivre une balle de pistolet en plein tir. Cette technique numérique s'inspire très fortement de différents travaux réalisés au XIXe par des scientifique tels Étienne-Jules Marey et son fusil photographique ou encore Eadweard Muybridge et son zoopraxiscope, originellement développés afin d'étudier les mouvements animaliers et humains en décomposant ceux-ci. Le bullet time sous sa forme et ses applications modernes est cependant apparue pour la première fois dans Army of Me de Björk, réalisé encore une fois par Michel Gondry, avec des effets spéciaux réalisés par BUF (comme pour la campagne Holiday) et réemployé par le même réalisateur sur la vidéo de Like a Rolling Stone des Rolling Stones sous une forme légèrement différente et associée entre-autre à du morphing.

 

BJÖRK – "ARMY OF ME" (Michel Gondry, 01/95)


 

THE ROLLING STONES – "LIKE A ROLLING STONE" (Michel Gondry, 10/95)

 
Bien que le bullet time aie connu sa première forme spectaculaire avec le spot publicitaire Smarienberg / World in a Bottle (toujours réalisé par Gondry avec une nouvelle fois l'aide de BUF) pour Smirnoff en 1998, cet effet est parfois appelé "effet Matrix" dans la mesure où il sera employé a outrance et encore développé au cours de la trilogie des frères Wachowski à partir de 1999. Il est à noter que l'expression "bullet time" est la propriété de Warner Bros., société distributrice des trois films, depuis la sortie de ceux-ci, et ce bien que Blade (Stephen Norrington, 1998) soit le premier film à employer cet effet en 1998. Enfin, l'effet aura également été employé (parfois à des fins parodiques) dans des jeux vidéos tels la série des Max PayneConker's Bad Fur Day ou Wanted.

 

SMIRNOFF – "SMARIENBERG / WORLD IN A BOTTLE" (Michel Gondry, 98)

 

MATRIX – EXTRAIT (Andy Wachowski et Larry Wachowski, 1999)

 
 
Il est également ici question de slow motion… Comme vu dans une précédente chronique, cet effet est ces derniers temps régulièrement employé. S'il est évidement généralement plus intéressant de l'utiliser en filmant des objets ou des corps en mouvement, les images sont d'autant plus spectaculaires si les éléments sont plusieurs et en suspension comme dans la publicité ici étudiée.   Enfin, l'effet de jog/shuttle… Celui-ci consiste en la variation de la vitesse de défilement des images associée à des allers-retours, ce qui amène à des ralentis avants et arrières ainsi qu'à des avances et des retours rapides. Si la molette de jog/shuttle (le premier terme renvoie au ralentissement de la vitesse de lecture et le second à son accélération) est un élément courant sur les outils professionnels de montage vidéo, il a fait son apparition au milieu des années 1990 sur les platines CD de la série CDJ de Pioneer pour un effet sonore en certains points similaires à celui d'un dj poussant ou tirant un vinyle en cours de lecture. L'effet de jog/shuttle est surtout visible au cours de retransmissions télévisées d'événements sportifs avec le calage en direct des images à l'occasion d'une phase de jeu notable, mais il est aussi parfois utilisé dans les clips afin de synchroniser un effet visuel avec un effet sonore ou une rythmique précise, comme cela était déjà le cas pour le Rock It d'Herbie Hancock ou la vidéo de Freestyler des finlandais Bomfunk MC's.
 
 
BOMFUNK MC'S – "FREESTYLER" (08/00)

 
En alliant le morphing au bullet time, la publicité de Lacoste est loin de faire preuve d'originalité. Cependant la combinaison de ces effets avec le slow motion et de plusieurs jog/shuttle fait qu'une certaine fraîcheur est encore possible. La musique de Yuksek est néanmoins probablement l'élément déterminent de l'impact de cette publicité dans la mesure ou le musicien Rémois comme cette gamme de vêtements ont principalement tous les deux un public / une clientèle jeune et à l'affût des tendances émergentes.