GDF-Suez – "Chroniques d’une journée ordinaire" / emploi (très) sélectif des codes du western spaghetti

Nota : cet article a été initialement rédigé pour videos.electroni-k.org, le blog vidéo du festival Cultures Electroni[k].

 

Fin novembre est apparue à la télévision française un spot publicitaire pour GDF-Suez. Intitulé "Chronique d'une journée ordinaire", il est réalisé par Peter Thwaites. La musique est celle composée par Ennio Morricone pour "Le Bon, la Brute et le Truand" ("Il Buono, il Brutto, il Cattivo", Sergio Leone, 1966).

 

GDF-SUEZ – "CHRONIQUE D'UNE JOURNÉE ORDINAIRE  – 60”

(Peter Thwaites, 1novembre 2009)

 

Le making-of proposé par GDF-Suez sur sa chaîne Youtube nous apprend peu de choses, si ce n'est que le tournage s'est passé en Belgique, en France et au Maroc.

Mais une analyse un peu plus poussée peut nous en apprendre bien d'avantage…

 

I/ Devant la musique, l'image

a) le déroulé

L'histoire narrée dans ce spot semble somme-toute banal :
-un homme pose son oreille sur un pipeline situé en plein désert ;
-un autre homme en costume prend des notes sur une conversation qu'il a avec un couple, dans la maison de celui-ci ;
-retour sur l'homme au pipeline, attendant semble-til de façon désespérée un signal sonore, comme autrefois dans l'ouest américain l'on posait l'oreille sur les rails de train afin de calculer le temps d'arrivée du prochain "cheval de fer". L'un de ses collègues se brosse les dents, lui aussi visiblement dépité de n'avoir aucun signal ;
-retour sur l'homme en costume, la veste posée sur un avant-bras, ses notes dans l'autre main. Il appelle un standard téléphonique situé de toute évidence dans un espace concentrant des technologies de pointes (les multiples écrans muraux font plus penser à une base de lancement de la NASA ou à la cellule antiterroriste de la série "24h Chrono" qu'à un mur d'écrans du rayon téléviseurs d'un supermarché) ;
-les scènes suivantes se déroulent sur un barrage hydraulique, sur un chantier de prolongement de pipelines, dans une centrale nucléaire, dans un champ d'éoliennes, dans un laboratoire d'analyse, sur un toit recouvert de panneaux solaires, sur un bateau, pour au final revenir au désert marocain.

Il y a peu de dialogues, ceux-ci se résumant à peu de choses près  à des "je vous remercie", "merci beaucoup" et "ils sont contents ? Oui", échangés de vis-à-vis ou par téléphone. Il y a par contre de multiples éléments de langage non-verbaux avec un clignement de l'œil, des mouvements de bras, des signaux lumineux avec une lampe torche, la sirène du bateau, bref de multiples codes appartenant à des domaines professionnels que ne partage pas nécessairement au quotidien le téléspectateur mais qu'il peut aisément saisir, voire se ré-approprier en certaines occasions.

 

b) derrière le déroulé

L'histoire narrée dans ce spot serait somme-toute banale si elle consistait simplement en l'explication des différents services qu'un prestataire proposerait à sa clientèle. Ici les choses sont inversées car l'attente ne vient pas du client mais de l'employé, celui-ci -et ses multiples collègues qu'il semble tous connaître par leur prénom- espérant bien faire le travail demandé.

Sans trop y réfléchir et de façon générale, deux types bien précis d'employés sont directement concernés par la qualité du travail qu'ils délivrent : les cadres et les membres de la fonction publique.

Comme toute entreprise GDF-Suez possède des cadres, mais une qualité bien précise caractérise cette entreprise récemment créée mais connue de beaucoup : elle est la fusion entre Suez et GDF, cette dernière étant jusqu'en juillet 2008 une entreprise publique appartenant à l'État français. La fusion avec Suez (en faisant ainsi une société privée) ayant suscité un certain émoi (et ce malgré la promesse trois ans auparavant de sa non-privatisation), la nouvelle entité se doit de communiquer sur une image de proximité et de simplicité pour l'usager, mais également de complexité et de haute technologie pour ce qui était il y a peu de temps encore un symbole national et une exception au vu du droit européen.

Au fur et à mesure du spot, nous voyons des lieux de plus en plus éloignés du foyer initial, des zones de moins en moins habitées, et des personnages de plus en plus décisifs. L'éloignement géographique entre les deux bouts de la chaîne (ou du tuyau, à savoir le client et l'employé) représente donc ainsi une certaine forme de dévouement à l'intérêt général.

 

c) différentes versions du spot

Le descriptif de la vidéo sur YouTube annonce que :

"Le film se décline en différents formats : 90, 60, 45 et 30. Conçu comme une succession de vignettes mettant en scène l'ensemble des métiers et des énergies du Groupe, le film offre par sa réalisation une grande flexibilité. Différents montages peuvent être proposés suivant l'actualité du Groupe afin de valoriser davantage une source d'énergie ou un métier."

 

GDF-SUEZ – “ CHRONIQUE D'UNE JOURNÉE ORDINAIRE  – 90”

(Peter Thwaites, novembre 2009)

Les spots de 45 et 30 secondes n'ont pas encore été divulgué, et la version de 90 secondes ne consiste de manière générale qu'à l'allongement de la durée de la plupart des séquences, apportant néanmoins un petit supplément sur la fin. En effet dans la version longue nous voyons les deux ouvriers œuvrant dans le désert prendre un thé à la menthe tout en écoutant la radio, médium traditionnel pour recevoir des informations d'ordre général. Tout d'un coup, alors qu'ils ne s'y attendaient plus, ils préfèrent donc se précipiter vers le canal qui leur est dédié, semble-t'il, pour la diffusion d'informations à caractère professionnel : le gazoduc.

Leur métier étant selon toute vraisemblance bien plus qu'une passion, leur sacerdoce, les deux hommes délaissent le rituel du thé à la menthe pour apprendre qu'en travaillant sous le soleil du Maroc ils ne prêchaient pas dans le désert : le couple de clients vivant en France (et ancien pays colonisateur du Maroc, ce qui pourrait sous-entendre encore bien d'autres relations que celles client / prestataire de service ou patron / employé, mais cela dépasserait certainement de bien loin les objectifs de ce blog) est assez satisfait du travail effectué et leur est reconnaissant ("merci beaucoup").

À noter que ce spot est également décliné pour les marchés anglophones et néerlandophones… avec une petite adaptation en ce qui concerne les prénoms des employés :

 

GDF-SUEZ – “ A TAIL OF AN ORDINARY DAY  – 90”

(Peter Thwaites, novembre 2009)

 

GDF-SUEZ – “ KRONIEK VAN EEN DOORDEWEEKSE DAG  – 90”

(Peter Thwaites, novembre 2009)

 

 

II/ Derrière l'image, la musique

Comme nous venons de le voir, il s'agit d'une publicité communiquant sur l'image d'une entreprise, et ceci ne concerne en rien ce blog dédié aux liens entre musique et vidéo. Le grand intérêt de ce spot est l'utilisation d'un morceau de musique inscrit dans l'inconscient collectif de certains spectateurs, mais n'excluant pas ceux ne faisant pas partie des initiés.

Ce morceau, c'est L'Estasi Dell'Oro (L'Extase de l'Or), morceau composé par Ennio Morricone et faisant partie du film "Le Bon, la Brute et le Truand". Dans celui-ci, le personnage de Tuco (Eli Wallach) est à la quête d'un cimetière contenant 200.000$ en or, bien qu'il ne connaisse initialement pas le nom gravé sur la tombe. Il devra entre-autre faire route avec l'homme sans nom (Clint Eastwood), lequel a connaissance du patronyme sans pour autant savoir la localisation du cimetière…

 

Hors du contexte du spot de Peter Thwaites ou du film de Sergio Leone, cette musique peut être qualifiée d'épique. Voici la définition du terme épopée donnée par la notice Wikipedia :

"Une épopée est un long poème d’envergure nationale narrant les exploits historiques ou mythiques d’un héros ou d’un peuple. Le mot lui-même est issu du grec ancien epopoiia (de έπος (epos), le récit ou les paroles d’un chant, et ποιω (poiein), faire, créer) et désigne "l’action de faire un récit". On parle également de tonalité épique, ou de registre épique, pour des œuvres non poétiques, ou des poèmes brefs dont le style et la thématique sont proches de l’épopée."

 

Mais il y a également un aspect héroïque dans L'Estasi Dell'Oro, aspect développé par le chant. Une nouvelle fois, voici une notice Wikipedia, cette fois-ci relative au terme "héros".

"Un héros (ou, au féminin, une héroïne) est un personnage réel ou fictif de l'histoire, de la mythologie humaine ou des arts, dont les haut-faits valent qu'on chante son geste. Ces derniers, édulcorés par la légende dorée des hagiographes, sont passés dans la légende populaire. Selon les cultures, un héros est un demi-dieu, un personnage légendaire, un idéal, un surhomme ou simplement une personne courageuse, faisant preuve d'abnégation."

Dans la trilogie de l'homme sans nom ("Pour une Poignée de Dollars" / "Per un pugno di dollari" en 1964, "Et Pour Quelques Dollars de Plus" / Per Qualche Dollaro in Piu" en 1965, "Le Bon, la Brute et le Truand / Il Buono, il Brutto, il Cattivo" en 1966) Leone développe toute une série de codes qui marqueront ceux du western spaghetti. Dans ces films italiens tournés en Espagne et contant des histoires se déroulant au Mexique et en Amérique du Nord à la fin de la Guerre de Sécession, les plans de caméra sont le plus souvent soit très larges soit resserrés aux niveau des regards, et les protagonistes ne sont ni bons ni méchants, juste justes dans leur ambiguïté. Et ils s'inscrivent chez Leone dans un cadre héroïque, épique, empruntant à bien des égards dans la mythologie grecque et chez Shakespeare.

 

Rien de ceci dans le spot pour GDF-Suez, seulement l'oreille sur le pipeline et la solitude des deux hommes dans le désert, situations (d'ouverture et de clôture) faisant d'eux les véritables héros de cette histoire, liées l'une à l'autre par la musique de Morricone. Cette chronique d'une journée ordinaire (et ses déclinaisons) prend donc le parti de ne s'accaparer que deux seuls codes, très certainement à raison, afin de ne pas parasiter le message initial de cette campagne : "nous nous soucions de la qualité de nos services". Et de faire un léger clin d'œil au spectateur reconnaissant la musique.